• Partie 4

Le massage des personnes âgées

Le toucher, trois approches


Le toucher : sens interdit (3/3)

Si le toucher est sans doute le premier sens à apparaître, il est sûrement le dernier à disparaitre. On peut être sourd, aveugle, muet, on sent toujours.

C'est souvent le dernier moyen de communication avec les personnes en fin de vie, mais aussi avec toutes celles qui souffrent ou qui ne peuvent communiquer par la parole (aphasie, paralysie, coma, problèmes de langue ou de culture). Nous ressentons toute notre vie le besoin d'être touché et nous recherchons d'une façon ou d'une autre la satisfaction de ce besoin élémentaire, aussi indispensable que se nourrir, vêtir, aimer, dormir.

Le langage digital est la première sensation que perçoit le bébé qui, comme votre chat ou votre chien, aime être touché et en a besoin. Cela est tellement vrai qu'on a constaté que les bébés privés très tôt de contacts manifestent plus tard dans leur vie adulte d'importantes perturbations : des comportements plus nerveux, plus agressifs, en sont les signes. Des troubles somatiques importants, en particulier respiratoires (souffle plus court, asthme) ou dermatologiques, en seraient les conséquences.

Si certains "ne croient que ce qu'ils voient", d'autres, plus sceptiques encore, ont besoin d'être pincés, pour être "sûrs qu'ils ne rêvent pas". L'acceptation de la réalité passe nécessairement par le toucher. Malgré ce besoin vital et équilibrant chez l'homme, le toucher, parmi tous les sens, apparaît comme le plus réprimé, du moins dans notre société occidentale. Toute l'éducation est basée sur le rejet du contact physique.

Toute cette retenue du toucher bloque d'une manière chronique nos gestes vers les autres. Nous nous retenons et cela se manifeste physiquement, musculairement, sous forme de mini-contractures qui s'accumulent et finissent par rigidifier complètement notre comportement.

Pourquoi tant de retenues ?

Tout le problème semble résider dans l'interactivité du toucher. C'est en effet le sens de la réciprocité immédiate. C'est justement cette qualité qui fait si souvent peur. On peut voir sans être vu, entendre sans être entendu... mais peut-on toucher sans être touché ? Quand je touche une personne, je la sens, elle me sent aussi et surtout je sais qu'elle me sent ! Perçoit-elle alors que je suis troublé, énervé, impatient, tendu, ému ou heureux ? Quiconque redoute cette implication va mettre en place une véritable stratégie d'évitements et trouver une distance confortable.

Alors, peut-on vivre sans être touché ? Sans doute, mais incontestablement moins bien !

Par ailleurs, quand quelque chose ne va pas, les premières réactions viennent souvent de nos propres attitudes ou de celles d'un proche : par exemple, on se frotte l'endroit douloureux, on évite de manger quand on est embarrassé, on se remue quand on a froid. Il est évident qu'on a souvent le bon réflexe ; dans de nombreux cas, on pourrait se prendre en charge soi-même sans appeler le médecin à tout instant, pour un mal de tête, de cœur, d'estomac ou autre.

De même, les douleurs du dos, de la nuque, la fatigue des jambes, les difficultés à dormir ou les moments de dépression peuvent être soulagés par des gestes que chacun peut dispenser, aidant ainsi l'autre.

C'est ce que vous faites quand vous serrez dans vos bras un ami pour le réconforter, quand vous lui frottez les pieds pour les réchauffer, quand vous calmez son mal de tête en pétrissant sa nuque tendue ou tout simplement en posant votre main sur son front. Cependant, il semble que nous hésitons de plus en plus à faire ce qui autrefois était communément pratiqué. Paradoxe de notre époque : les connaissances de l'individu dans tous les domaines se sont considérablement développées en même temps que le réflexe à ne faire confiance qu'à des professionnels est soigneusement entretenu.

Pourquoi le massage ?

Vous avez tous fait l'expérience des mains qui, d'emblée, vous apaisent, vous réchauffent, vous donnent du baume au cœur. Parfois, les mains de la personne qui vous est chère peuvent plus pour soulager vos maux que les meilleurs praticiens du monde. De même le massage est bien autre chose qu'une technique à effet mécanique. Son effet majeur se trouve dans la relation qui s'établit entre celui qui masse et celui qui est massé.

C'est un art défini comme une intention bienveillante qui prend forme grâce au toucher et à l'enchaînement de gestes sur tout ou partie du corps, qui permet de détendre, relaxer, remettre en forme, rassurer, communiquer ou simplement procurer du bien-être, agréable à recevoir et à pratiquer. Le massage existe depuis toujours et fait partie de notre patrimoine instinctif. Ce n’est pas une entité complètement à part, il participe à la gestuelle quotidienne des relations à soi-même et aux autres. Le massage est pratiqué partout dans le monde depuis des millénaires.

Plus récemment, chez nous, les massages se sont développés dans le cadre des soins infirmiers. Cette pratique, d’abord réservée aux hommes, est devenue progressivement une spécialité “infirmier-masseur“. En avril 1946 est née la profession de masseur-kinésithérapeute, créant ses propres critères de compétence. Depuis, la kinésithérapie s’est développée, affinée, perfectionnée aux dépens du massage manuel laissé pour compte et réduit à un acte codifié, technique et symptomatique. Avec un engagement très masculin pour la technicité au détriment du relationnel, le massage est devenu plutôt musculaire, réflexologique, cellulitique, mécanique.

Pratique empirique et de bon sens universel, existant depuis des millénaires, mais disparu dans la plupart des hôpitaux, le massage en tant que tel peut retrouver ses lettres de noblesse en s’inscrivant dans une démarche plus globale, relationnelle, non codée et démédicalisée.

Face à la multiplication des spécialités et la complexité des soins s’inscrit la nécessité de dispenser généreusement un soin qui lit intimement les qualités inhérentes au toucher : actions informelles, intuitives, relationnelles et présence et écoute bienveillante. Un retour aux choses simples qui peut atténuer les excès de la sacro-sainte technicité en rappelant au milieu médical l’importance et le caractère indispensable de la relation, de la douceur de l’humain... de la main. Quand une personne souffre de solitude, d’insécurité, d’anxiété ou de douleurs tenaces, la seule présence bienveillante d’un sujet à l’écoute, qui masse à ce moment précis, n’est-ce pas l’essentiel ?

Le massage est avant tout une relation à l’autre, une façon d'être et de faire et non une technique "plaquée". C'est un contrepoids certain à la brutalité de certains gestes et interventions médicales. Il apporte par le lien un soutien aux thérapies mises en place et quelquefois mal vécues. Fait d'attention et de tendresse, ces gestes d’accompagnement doivent être favorisés. Cependant, la pratique du toucher, si elle n’est pas fondamentalement opposée, n’a rien à voir avec celle des masseurs-kinésithérapeutes, travaillant pour l’essentiel sur prescription médicale en rapport avec le but de réparation et de réadaptation de l’individu.

Le massage est d'une grande simplicité et permet un contact confiant, sincère, authentique.

    ​2020 - Dhyâna

    1/110