• Catherine

Le bodhichattva

Il était une fois un homme qui, après avoir visité un monastère bouddhiste, se vit offrir en souvenir un médaillon à l'effigie du Bouddha.

Rentré chez lui, ne sachant trop qu'en faire, il vit passer son chat et eut l'idée de lui accrocher au cou. Ce chat était particulièrement redouté des souris de la maison : il les dévorait à belles dents après avoir joué avec elles. Patient, rusé, se déplaçant sans le moindre bruit, il avait atteint un art de la dissimulation qui touchait la perfection.

Les souris, elles, vivaient dans un état de terreur permanent, responsable de dépressions nerveuses, de suicides et d'infarctus. Elles n'osaient plus sortir de leur trou pour chercher leur nourriture et certaines étaient déjà mortes de faim.

Néanmoins, ces souris étaient très pieuses et priaient beaucoup le Tout-puissant pour qu'elles soient débarrassées, d'une façon ou d'une autre, de ce diable moustachu qui les traumatisait. A force de prier, elles finirent par être entendues en haut lieu et apparemment exaucées. C'est du moins ce que décréta la grande prêtresse des souris quand elle vit le chat porter le Bouddha autour du cou.

Elle fit alors sonner les cloches, réunit toutes ses souris et, au comble de l'exaltation mystique, entre deux alléluias, annonça que le miracle tant attendu était enfin arrivé ! Que leur hydre assoiffée de sang de souris s'était converti au bouddhisme -preuve à l'appui le Bouddha en pendentif- et que de ce fait, il était nécessairement devenu non violent et, qui plus est, végétarien.

Autant de bonnes raisons pour reconnaître à travers cet événement la manifestation de la sagesse et de la bonté divine qui les libéraient d'une façon élégante du monstre. Leur calvaire était enfin terminé ! La grande prêtresse l'avait proclamé. Il fallait maintenant organiser une grande fête de remerciements.

Le soir même, endimanchées, pomponnées, parfumées, le chapelet fraîchement astiqué entre les doigts et le missel sous le bras, la gent souris fut fin prête pour la grand-messe. Cependant, on n'osait guère s'aventurer hors de son trou, la foi a quand même ses limites. D'autant que le matou trônait en pleine vue au beau milieu du grenier, les yeux mi-clos.

Aveuglée par la foi, la grande prêtresse harangua alors ses troupes pacifistes :

- Souris de peu de foi, sortez de vos trous ! Venez sans crainte louer le Seigneur et le remercier pour ce miracle !

Toutefois, personne n'osait encore avancer. Désignant le chat, elle s'écria encore :

- Espèces d'incrédules ! Ne voyez-vous donc pas qu'il médite !

Cet argument finit par décider la troupe qui s'avança naïvement vers le chat. Quand toutes furent enfin sorties de leur trou, suffisamment près de lui, le matou bondit et ce fut le plus grand carnage de tous les temps, la Saint-Barthélemy des souris ! L'une des rares survivantes, qui avait pu se traîner jusqu'à son trou malgré ses blessures, aperçu la grande prêtresse des souris qui avait dirigé fort prudemment les manœuvres, bien à l'abri depuis l'arrière, et lui demanda des comptes.

Immédiatement et d'une voix péremptoire, elle lui donna l'explication du désastre :

- Hélas ! Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient ! Tout change, quel malheur : ou les bouddhistes ne sont plus non violents, ou les bouddhistes ne sont plus végétariens, ou pire encore, les deux à la fois !

    ​2020 - par Dhyâna Massages

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