• Catherine

La jeune reine n’aimait pas le roi

Dans ce petit royaume du nord de l’Inde, la tristesse recouvrait bêtes et gens, paysans, courtisans, de son voile noir. La reine n’aimait pas le roi. Pourquoi ? Ah ! Comment expliquer ces choses ? Le destin contraire… un rien, peut-être, un œil trop pâle ou trop noir, un geste, que sais-je ? La reine n’aimait pas le roi. Un jour, le fils du chapelain de la cour, un jeune homme de belle prestance, rencontra la reine vêtue de ses habits de cérémonie. Il fut ébloui. Il aima la reine. Elle l’aima en retour. Que faire ? Le jeune homme dépérissait, se rongeait d’amour. La reine se consumait, pleurait en secret. Le roi faisait peine à voir. Il fallait trancher.


Le souverain, qui était juste et bon, fit venir le fils du chapelain :

- Senaka, dit-il, je sais ta droiture et ta fidélité, et ton amour. Voici ma proposition : je te prête la reine pendant sept jours. Aime-la, et rends-la-moi guérie et heureuse, dans une semaine exactement !


Senaka et la reine partirent dans un lieu discret, où ils s’aimèrent pendant sept jours, selon l’ordre royal. Mais leur passion, bien loin de s’éteindre, s’enflamma, s’exalta jusqu’à la folie. Le huitième jour, ils s’enfuirent. Le roi, cruellement trahi, devint le plus malheureux des hommes. Tantôt il était résolu à déclarer la guerre au royaume voisin, et à récupérer les amants rebelles par la force, tantôt il parlait de mourir. Il souffrait de si atroce façon que le sang lui coulait des entrailles. Il demanda conseil au bodhisattva qui vivait à la cour :

- Ô sage, tu connais mon malheur, que dois-je faire ?


Le bodhisattva réfléchit plusieurs jours et parla ainsi :

- Ô grand roi, s’il se trouvait parmi tes sujets un homme capable d’avaler un sabre aiguisé, lui accorderais-tu une récompense extraordinaire ?

- Sans doute… fit le roi.

- Ô grand roi, s’il se trouvait dans tout le royaume un homme capable d’avaler un sabre finement aiguisé, lui accorderais-tu même le cœur de la reine ?

- Si un tel homme existait, il serait protégé par les dieux, et je lui accorderais même le cœur de la reine.

- Ferais-tu ce don précieux sans colère, sans amertume, sans regret ?

- Oui, certainement, dit le roi.

- Alors s’il existait un homme, fit le bodhisattva, qui n’avalait pas en son entier un sabre finement aiguisé, mais qui accomplissait un exploit encore plus incroyable : émouvoir le cœur de la reine ?

- Si un tel homme existait, fit le roi, capable de se faire aimer de la reine, que je connus toujours froide et insensible, je la lui accorderais.

- Eh bien, fit le bodhisattva, le fils de ton chapelain a réalisé cet exploit inconcevable.


Le roi médita ces paroles. Il accepta sans colère, sans amertume, sans regret de donner le cœur de la reine. Aussitôt, le sang cessa de couler de ses entrailles. Il connut la paix intérieure. Il avait atteint l’autre rive.