• Catherine

Jugement

Pûrnimâ, la prostituée, rêva cette nuit-là qu'un brahmane était venu à elle et l'avait honorée.

A son réveil, elle appela sa servante, lui décrivit l'homme et l'envoya demander son dû, car elle n'avait reçu aucun salaire pour ses services.

La servante fit une enquête dans toute la ville, répétant à qui voulait l'entendre que ce gredin de brahmane avait caracolé la prostituée sans payer ses services. L'affaire fit grand bruit. Chacun l'agrémenta de détails croustillants afin de souligner la duplicité de l'homme.

Ce ne fut qu'en fin de journée que l'infortuné brahmane fut formellement reconnu. Il passait malencontreusement dans la rue principale, se rendant sans souci au temple pour accomplir les rituels du soir. La servante le vit, se précipita sur lui, exigeant haut et fort le paiement des honoraires dus à sa maîtresse. La foule autour d'eux s'assembla. L'homme fut douloureusement surpris. Il expliqua qu'il avait dormi la nuit dernière auprès de son épouse, comme chaque nuit depuis son mariage, qu'il y avait donc erreur sur la personne. Mais, depuis le temps que chacun le décrivait et expliquait son forfait à toute oreille consentante, il était déjà jugé, on ne pouvait se déjuger. Il était forcément coupable, condamné à payer sa dette et les dépens.

La foule grossit, insista, se fit menaçante. Le malheureux innocent était pauvre. Il expliqua, plaida sa cause, bégaya, s'affola bientôt. Il se mit à prier Krishna :

- Seigneur, viens à mon aide, montre que je suis innocent, sauve-moi de leur colère, quand bien même je voudrais payer pour me sauver de ce danger, tu sais que je suis sans le sou !

Dans l'instant, le roi passa à cheval avec sa suite, il s'arrêta pour demander ce qui causait un tel trouble sur la voie publique. Chacun raconta son histoire et l'affaire devint de moins en moins compréhensible. Le roi décida donc de régler le conflit en entendant lui-même, dans un lieu tranquille, la prostituée et le brahmane. Ils furent convoqués au palais sans délai.

Dans la grande salle du trône, l'un et l'autre, amenés entre des gardes, attendaient de pouvoir s'expliquer. Le roi s'installa confortablement puis demanda au brahmane ce qu'il avait à déclarer.

- Sire, cette femme m'accuse d'avoir eu, cette nuit, recours à ses services sans la payer. C'est faux car je dormais auprès de mon épouse.

- Elle pourrait en témoigner ?

- Oui, Sire. J'ajoute que mon épouse est jeune et belle, que nous sommes de même caste, que l'honorer ne m'expose à aucune impureté, alors que cette prostituée est de basse caste, qu'elle n'est plus très jeune ni très belle. Ces motifs me semblent suffisants pour témoigner que je dis vrai.

Le roi voulait bien croire le brahmane, mais il avait vu et entendu tant de situations humaines étranges depuis qu'il était souverain et rendait la justice, que les arguments avancés et le témoignage d'une épouse ne lui paraissaient pas nécessairement tout à fait convaincants. Il donna la parole à la prostituée :

- Et vous, madame, qu'avez-vous à déclarer ?

- Majesté, je ne suis plus très jeune et ma caste est certes basse. Cela signifie-t-il qu'on puisse user de moi sans bourse délier ? Cet homme m'a rendu visite dans un rêve la nuit dernière. Je n'oserai jamais vous dire ce qu'il a exigé de moi. Sire, et cela dura de minuit à l'aube ! J'insiste pour recevoir le juste prix de mes services.

Le roi demeura un moment tranquille et silencieux. Enfin il déclara :

- Femme, vous allez recevoir le juste paiement de cette dette-ci.

Le brahmane crut s'étrangler en entendant prononcer semblable jugement, mais n'osa pas s'insurger. Il resta immobile, persuadé soudain qu'il payait au prix fort une faute, par lui oubliée mais terrible, commise dans une vie précédente.

Le roi ne fit qu'un signe, un esclave apporta un large miroir. Le roi montra le sol et le miroir fut déposé au milieu de la salle du trône. Le souverain invita le brahmane à accrocher sa bourse avec ce qu'elle contenait à une corde. La corde fut accrochée à l'anneau qui retenait par temps chaud l'éventail de feuilles de palmes au plafond de la salle. Alors le roi intima à la prostituée :

- Veuillez saisir la bourse dans le miroir.

- Mais, je ne peux pas saisir le sac dans le miroir, je veux de l'argent sonnant, palpable !

- Prends ou va-t'en, dit le roi. Le juste prix d'un rêve est une bourse dans un miroir !

    ​2020 - par Dhyâna Massages

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