• Catherine

Combien de temps ?

L’air est piquant, juste comme il faut pour un début d’automne. Il est tôt quand je traverse le bois et des odeurs de résine flottent encore après la nuit. Puis le paysage s’ouvre au sortir de la pénombre des grands pins : à gauche, des collines qui plongent vers la vallée ; des nappes de brume s’enroulent encore ici et là, cachant les creux, laissant percer les cimes des arbres au feuillage déjà taché de roux. Au fond, on distingue en ombres bleues le cône d'un mont. De l’autre côté, par-delà quelques fermes éparses, j’aperçois le mont et le village qui s’étale sur ses flancs.


Tout est en paix ; l’odeur de terre et de feu de bois me renvoie à mes premiers jours de découverte de la campagne, aux promesses de cette nouvelle saison, à la douceur d’une matinée assise près du poêle, les pieds bien au chaud, une tasse de thé pour se réchauffer les mains…


Je regarde vers le bourg et par association d’idées me revient une phrase entendue ce matin. Ayant un peu de temps de libre, j’ai allumé la radio pour avoir des nouvelles du monde. J’ai entendu qu’un village d’Afrique, de quelque trois mille habitants, comme le nôtre, a reçu d’un pays voisin en guerre huit mille réfugiés en six mois.


J’imagine les premières arrivées, hommes et femmes aux pieds meurtris, aux mains vides, au regard empli d’incrédulité. J’imagine les enfants en pleurs, les petits pesant dans les bras, les jambes tremblant de fatigue. J’imagine les corps épuisés et affamés, battus, violés ; j’imagine la soif, le ventre qui tire, le cœur qui cogne et l’esprit étouffé par la douleur, au-delà même de la crainte tant il reste en arrière, auprès de ceux qui n’ont pas pu venir, qui n’ont pas pu suivre… Et je vois la pitié, l’apitoiement qui nous saisit : on apporte de l’eau, peut-être rare et précieuse, de la nourriture. Avec quelques morceaux de toile, on construit vers le fond de la cour un abri contre le soleil, ou la pluie. On essaye de panser les blessures, de consoler, de bercer les enfants, de rassurer. Puis le lendemain, la semaine suivante, et après encore, ils continuent à arriver avec des mains qui demandent et des yeux qui ne vous voient pas, au-delà des remerciements et des plaintes. Ils bloquent les routes, entourent le village, assèchent les puits ; quelques poules disparaissent, peut-être, un vêtement sur le fil, des légumes dans les potagers.


Combien de temps avant que la générosité ne tourne en impuissance, puis en irritation ? Combien de temps avant que je ne donne avec parcimonie, avec regrets, puis avec colère ? Sans doute aurais-je honte, au début, de ces sentiments mais j’arriverais peut-être à me persuader que s’ils en sont arrivés là, c’est bien aussi de leur faute.


Combien de temps avant que je ne claque les fenêtres et verrouille les portes, me bouchant les oreilles et les yeux ? Combien de temps avant les premières insultes, et, qui sait, un jour, les premières pierres ?


Et ici, moi qui n’ai pas la télévision, qui n’écoute que rarement la radio, combien de temps avant que mon cœur s’endurcisse, si j’entendais la même nouvelle, jour après jour ?


J’ai oublié ; j’ai oublié que moi aussi, un jour, j’ai été cet homme nu et blessé, ce corps de désespoir. Que j’ai été cet enfant qui a vu le sang et l’agonie de ses parents, mais que j’ai été aussi ce guerrier brutal ou l’enfant-soldat aux yeux fous. Cela, oui, je l’ai été car nous avons, au cours de tant de vies, été tant les bourreaux que les victimes, et aujourd’hui qui suis-je ?


Il me semble voir, sous le ciel gris pâle, disparaître le village de toile et de tôle, son odeur de peur et de mort, et les milliers de traces de pas. J’ai vu en moi, en ces quelques instants, à la fois le don et l’avarice, la compassion et la mesquinerie, l’élan vers l’autre et l’égoïsme, et cela j’espère ne pas l’oublier.