• Catherine

La perle de vent

Il y a de cela des siècles et des siècles, le roi d’un minuscule État n’avait qu’un seul fils. Un prince beau et bien fait, courageux, serviable, de caractère aimable, mais il était affligé d’un grave défaut. Il était lent, nonchalant, irrésolu. Toujours bon dernier dans les courses, les joutes, les tournois, les fêtes de la cour. Quand le grand chambellan, le père de la jeune fille qu’il aimait, organisait chaque année le bal des récoltes, il se faisait devancer par ses rivaux. Et la délicieuse jeune fille, aux cheveux noirs de jais, à la nuque de lait, aux yeux emplis d’étoiles, dansait toute la nuit avec d’autres que lui.


Le prince en éprouvait à la longue un tel chagrin qu’il résolut d’aller demander son aide au dieu de la montagne. Il partit à cheval, il voyagea longtemps. Il traversa mille périls, franchit quatre-vingt-dix-huit montagnes. Enfin, il arriva devant la quatre-vingt-dix-neuvième. Ses flancs étaient si escarpés qu’il dut descendre de cheval, et grimper en le tenant par la bride. Parvenu au sommet, il découvrit une vieille femme, qui filait sous un immense pin :

- Que cherches-tu, étranger ? questionna-t-elle.

- Je viens de très loin, honorable grand-mère, dit-il avec sa courtoise habituelle, pour consulter le dieu de la montagne et solliciter son aide !

- Va jusqu’à la cascade, appelle trois fois le nom de Youta, et le dieu apparaîtra !


L'adolescent obéit, il se plaça face à la cascade, et cria trois fois : Youta, Youta, Youta !

- Que me veux-tu ? gronda une voix puissante.


Un vieillard colossal se matérialisa devant lui ; son crâne touchait les nuages, et sa barbe blanche ruisselait jusqu’au fond de la vallée. À cette vue, le prince trembla de frayeur, mais il parla avec courage :

- Ô noble Youta, je suis affligé d’un grave défaut : je suis lent, irrésolu, nonchalant. Et tous les ans, au bal des récoltes, je suis devancé par mes rivaux. Ma bien-aimée, aux cheveux noirs de jais, à la nuque de lait, aux yeux emplis d’étoiles… danse avec d’autres que moi.

- Prince, fit le dieu de la montagne, je vois que ton cœur est sincère, je vais t’accorder ce que tu demandes, mais veille à en faire bon usage.


Sur ces mots, il sortit de sous sa robe un tout petit grain, pas plus gros qu’un grain de riz :

- Voici la perle de vent, il te suffira de la mettre dans ta bouche, et tu courras aussi vite que le plus rapide zéphyr !


Et le dieu de la montagne se dissipa dans les airs comme une fumée.


Le prince revint dans son royaume, le cœur empli d’espoir. Il serrait précieusement la perle de vent dans un sachet, dissimulé sur sa poitrine. Enfin l’automne vint, et le grand bal des récoltes. Le prince se tenait prêt. Dès les premières mesures, il plaça dans sa bouche la perle de vent, et s’élança vers l’estrade, où la délicieuse jeune fille se tenait aux côtés de son père. Mais il courait si vite, si vite… qu’il les dépassa, et ne parvint à s’arrêter qu’au milieu d’un champ, loin de la fête.


Alors il rebroussa chemin, mais la jeune fille dansait déjà avec un rival. Elle l’épousa le printemps suivant. Le prince sombra dans la mélancolie, et toute raison de vivre le quitta. Un jour, désespéré, il alla se réfugier auprès d’un moine zen, qui vivait dans une grotte à quelques lis du palais :

- Ô moine, dit-il, je ne pouvais approcher ma bien-aimée, parce que j’étais trop nonchalant, trop lent, et j’arrivais toujours le dernier. J’ai accompli un périlleux voyage, gravi quatre-vingt-dix-neuf montagnes, affronté le dieu Youta. Il m’a offert la perle de vent, qui me rendait plus rapide que le zéphyr, et je n’ai pu approcher davantage Lin-Fang ma bien-aimée, aux cheveux noirs de jais, à la nuque de lait, aux yeux emplis d’étoiles…


Sur ces mots, le prince héritier du royaume se mit à pleurer.

- Noble prince, dit l’ermite, le zen nous enseigne qu’il ne faut manger ni trop ni trop peu, boire ni trop ni trop peu, dormir ni trop ni trop peu. À chaque seconde de nos vies, il convient de donner la réponse JUSTE, tout le reste est illusion. Le prince accéda au trône, et régna longtemps, longtemps. Il fut le roi le plus sage que le royaume connut pendant des millénaires.