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Une si douce consolation

Que ce soit l’enfant qui a cassé son jouet, l’ami que sa fiancée vient de quitter, le proche dont un parent est en train de mourir d’une maladie incurable… Nous avons tous vécu des moments où la douleur d’un autre nous touche et où nous sentons que nous avons le pouvoir de faire quelque chose. Mais que faire quand le jouet est cassé, la fiancée partie, la maladie incurable ?


D’abord, il faut s’entendre sur les mots et baliser un terrain qui reste à la frontière de la science et de l’intuition. Consoler, c’est soulager une peine quand on ne peut pas changer le réel. Une consolation n’est pas une recherche de solution, mais se propose quand celle-ci a échoué. La consolation sous-entend une relative impuissance à changer les causes de la détresse, et c’est sans doute pourquoi elle a longtemps été associée au monde de l’enfance (l’enfant est vulnérable parce qu’il est supposé ne pas encore disposer de la force morale ou physique de l’adulte) et à celui de la féminité (les femmes sont traditionnellement associées au monde de la consolation). Or le besoin de consolation n’est bien sûr pas réservé aux âges extrêmes et vulnérables de la vie (l’enfance et le grand âge) ni les capacités consolatrices aux seules femmes. La consolation est toujours nécessaire et toujours insuffisante. Insuffisante : elle ne ressuscite pas les morts, ni ne guérit les maladies ; nécessaire  : il n’y a pire peine que rester seul face à l’adversité, qui ne manque jamais de frapper toute vie humaine.


Désolations : les trois inévitables de la condition humaine


Si les humains ont besoin de consolations, c’est parce qu’ils sont exposés à de nombreuses adversités, et leur vie pourrait se résumer en trois mots  : souffrir, vieillir, mourir. Bien sûr, entre les moments de souffrance, et avant celui de la mort, viennent se nicher, en théorie, de nombreux moments de bonheur, qui permettent de tenir le coup ! Mais la récurrence des épreuves dans toute existence explique sans doute que les consolations, celles que l’on reçoit et celles que l’on donne, sont une constante de toute existence humaine.


Il n’y a pas que les très grandes épreuves (deuils, maladies graves, catastrophes et violences du monde), mais aussi les petites, ce sentiment d’avoir sans cesse à affronter des vagues de difficultés et de complications. Bien sûr, ce ne sont que des adversités ordinaires (échecs professionnels ou sentimentaux, problèmes matériels…) et il y a toujours pire. Mais elles entraînent de petits à-coups de désolations, brèves mais intenses, des petits ébranlements, qui donnent, au moins de manière transitoire, un sentiment d’irréparable, de solitude, qui appellent la consolation.


Face à ces épreuves, la consolation que l’on offre à autrui est une démarche psychologique qui va s’appuyer sur ce que j’appelle "les 4 A" : affection, attention, action et acceptation. On en trouve la trace sous la plume des penseurs et humanistes depuis plusieurs siècles, mais aussi dans la pratique des soins en médecine. Certes, la consolation a été relativement peu étudiée par la médecine et la psychologie, car elle suppose une relative impuissance à agir, ce qui ne se retrouve (ou ne s’avoue) guère que dans le cadre de soins palliatifs. Pourtant, elle représente une démarche très fréquente, associée aux soins et aux traitements. Que dire de la réponse d'un Prix Nobel de médecine à un collègue qui déplorait l’abattement d’un de ses patients : "Lui avez-vous pris la main, au moins ?".


Les quatre piliers de la consolation


Pour être profitable, la consolation s’appuie donc sur les 4 A : affection, attention, action et acceptation.


. Affection, que l’on propose de manière plus ou moins explicite, selon l’intimité préexistante avec la personne à consoler.


. Attention, car ce qui console est souvent ce qui permet de détourner, au moins transitoirement, l’attention captée par la souffrance : contempler la nature ou s’immerger dans une œuvre d’art (lecture, musique, cinéma).


. Action, puisque dans la consolation, il y a une invitation à se remettre doucement dans l’action, et à sortir de la prostration propre à toute peine.


. Acceptation de la situation, comme aboutissement des trois premiers piliers, davantage une conséquence et un bénéfice de la consolation qu’une incitation à prodiguer de manière frontale (rappelons qu’acceptation n’est ni résignation ni renoncement à l’action, mais une étape par laquelle on reconnaît la réalité présente de l’adversité).


Dans l’Antiquité grecque et romaine, les consolations, textes que l’on adressait à ses proches endeuillés, représentaient un genre littéraire à part entière : Cicéron, Sénèque, Plutarque, en ont rédigé les plus fameuses. Elles étaient destinées à réconforter mais surtout à inciter les endeuillés à quitter leur prostration et à reprendre leur rôle social. On observera une résurgence de ce type de textes à la Renaissance puis dans les correspondances d’écrivains. Ainsi, George Sand écrivait à son ami Flaubert, comparant leurs objectifs envers les lecteurs : "Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation et moi de la consolation.". La consolation semble aujourd’hui l’objet d’un renouveau d’intérêt : est-ce lié à des changements sociétaux, par lesquels les contemporains postmodernes, revenus de leurs illusions de progrès scientifiques et démocratiques continus, se remettent à trembler et douter du lendemain, comme leurs ancêtres des périodes troublées ?


Consolations animales et humaines


Les capacités à consoler, en tant qu’espèce, ne sont pas propres aux humains, d’autres primates les partagent. Les éthologues les ont ainsi étudiées chez les chimpanzés : après un conflit au sein d’une même colonie, on observe des conduites de réconciliation (baisers sur la bouche) entre les protagonistes qui se sont battus ou querellés, mais aussi des comportements de consolation (embrassades et accolades) de la part des autres chimpanzés envers les combattants, le plus souvent envers celui qui a eu le dessous, mais aussi envers le victorieux, comme pour le réconforter de son stress, et l’apaiser. Dans des espèces de singes moins richement socialisées, comme les macaques, les témoins d’un conflit s’éloignent au contraire. Plus une communauté est socialisée dans des interactions riches et denses, où règne une confiance mutuelle dans les capacités d’autocontrôle du groupe et des individus, plus la place est grande pour réconciliations et consolations.


Cette aptitude naturelle des humains à la consolation se retrouve dans les travaux sur l’empathie chez les tout-petits : face à d’autres enfants qui pleurent, même inconnus, les jeunes enfants s’efforcent de les consoler comme ils aimeraient l’être eux-mêmes, par exemple en leur amenant leur propre mère ou en leur offrant des jouets. L’enfance est l’âge de notre plus grande vulnérabilité et de notre plus faible expérience de la vie et de l’adversité : c’est pourquoi nous y sommes en grand besoin de consolations. Chez les adultes, le constat est le même : la consolation, ce soutien affectif quand on ne peut changer une situation douloureuse, a un effet tangible, que l’on a pu étudier dans différents contextes. Ainsi, une étude sur de jeunes couples amoureux a révélé que lorsqu’on inflige une douleur modérée à l’un des membres du couple, le fait de pouvoir tenir la main du partenaire atténue la souffrance perçue. Une autre étude conduite auprès d’enfants d’une dizaine d’années montre que la présence de leur meilleur ami quand ils doivent évoquer un mauvais souvenir représente un réconfort sensible, qui atténue significativement la quantité de cortisol salivaire (un marqueur du niveau de stress) et la baisse de l’estime de soi (évaluée par auto-questionnaire), par rapport au groupe d’enfants ne disposant pas d’amis à leurs côtés.


De multiples réflexions ont été conduites, notamment par les penseurs et philosophes, sur la bonne manière de consoler ; c’est bien sûr parce qu’il n’est pas facile de recevoir du réconfort, du moins lorsqu’on est devenu adulte. La consolation est parfois vécue comme une intrusion malhabile dans l’univers de la personne qui souffre ou comme une nourriture dont on voudrait à tout prix la gaver et dont elle ne veut pas. Accepter la consolation suppose d’avoir accepté sa souffrance et admis son échec à éviter l’adversité, son impuissance à la réparer : loin d’être facile ! Pour beaucoup d’endeuillés, par ailleurs, ne plus souffrir serait une manière de trahir la personne disparue.


La consolation selon Érasme


Les souffrances et difficultés humaines ont quelque chose d’intemporel, et il est toujours émouvant de découvrir comment les anciens auteurs, lorsqu’ils parlent de la consolation, nous touchent malgré les siècles qui nous séparent. Ainsi, ces lignes rédigées par Érasme, en 1522 :


- Comme la vie des mortels est de toutes parts remplie de calamités et que rares sont ceux à qui il est permis de ne pas s’affliger de leur sort, nul devoir ne survient plus souvent que de soulager nos amis par des paroles de consolation. Et à vrai dire ce n’est pas un médiocre bienfait qu’une consolation à propos et amicale, par laquelle toutes les fois que dans les situations de détresse il n’est pas permis de remédier par des actions à la peine de ceux que nous aimons et voulons aider, du moins nous apaisons leur douleur par des mots. Il faut cependant le faire habilement, de peur que, semblables à des médecins inexpérimentés, nous n’aggravions une blessure encore à vif et toute fraîche au lieu de l’adoucir.


Ce qui console : remises en liens


Il n’existe pas une manière univoque de consoler, ou de se consoler, mais de nombreuses voies possibles pour le réconfort : la présence d’un proche, le contact avec la nature, l’engagement dans une activité absorbante, la prière, etc. Toutes ces démarches ne suppriment pas la source de désolation, le deuil, la souffrance, l’adversité, mais permettent qu’elles n’occupent pas l’intégralité des pensées de la personne en difficulté. Elles élargissent l’attention au-delà de la souffrance, toujours centrale, et lui juxtaposent un tout petit peu de bien-être et de sens.


De manière générale, la souffrance tend à s’installer au centre de notre fonctionnement mental et à nous détourner de tout le reste, de tout ce qui n’est pas souffrance. Si on a très mal aux dents, ou si on souffre d’un grand chagrin d’amour, tout le reste nous indiffère : le beau temps, nos amis, nos enfants, la vie en général. La souffrance est une rupture de lien avec ce qui nous entoure ; Simone Veil parlait de "ce point de douleur où l’on quitte le monde". Mais elle est aussi une rupture de liens avec les autres : ainsi, pour des parents endeuillés, il devient très difficile, voire intolérable de voir des enfants vivants et en bonne santé ; des personnes très malades se sentent éloignées, voire envieuses de leurs semblables qui jouissent de toute leur vitalité. Enfin, la souffrance est parfois une rupture de lien avec soi-même : dans la détresse, il est fréquent que l’on s’en prenne à soi, par des autocritiques sévères ('j’aurais pu éviter ça), ou par une auto-maltraitance (repli, privations des plaisirs habituels), aux allures punitives, dont le refus de recevoir toute forme d’affection et de consolation est un des visages.


Des histoires pour se consoler


J’ai un jour été touché par une belle étude, conduite chez des enfants d’environ 7 ans hospitalisés en soins intensifs, pour des pathologies sévères, souvent respiratoires, et dans un environnement stressant. Cette étude montrait que la lecture d’une histoire, pendant environ une demi-heure, par un adulte inconnu mais bienveillant et expérimenté, apaisait l’enfant non seulement de manière subjective (diminution des souffrances physiques, mieux-être émotionnel), mais aussi biologique (diminution du cortisol salivaire, marqueur de stress, et augmentation des taux sanguins d’ocytocine, neurotransmetteurs de l’attachement, de l’apaisement relationnel et de la confiance, connue aussi pour ses effets antistress). Fait notable : les enfants d’un groupe de comparaison, qui bénéficiaient de la présence d’un adulte bienveillant pendant trente minutes, mais sans histoire racontée, seulement un échange, s’en trouvaient eux aussi mieux, mais de manière moins nette. La consolation ne venait pas seulement de la relation, mais aussi de la lecture de l’histoire, ce qui vaut aussi pour les adultes : en enquêtant un peu sur ce sujet, j’ai découvert que de nombreuses démarches en ce sens existaient, notamment dans les services de soins palliatifs ou de traitement des douleurs chroniques, où des bénévoles viennent lire des histoires aux patients.


Mais il y a aussi les histoires que l’on raconte, à soi-même ou à autrui, pour consoler, des histoires à propos des adversités qui nous affligent et qui nous parlent de sens et de destin.


Dans le cas du destin, il s’agit d’une histoire apaisante : certains événements (la maladie de mon enfant, l’incendie de ma maison) ne dépendent pas de moi, de mes qualités, de mes efforts, de mes erreurs, il est donc inutile de me culpabiliser. Mais, si je crois au destin, leur survenue n’est pas non plus due au hasard, il est donc inutile de trembler ; ces événements sont simplement écrits par une main placée plus haut que moi, relevant d’un déterminisme mystérieux, et ils devaient survenir, inutile de ressasser et de me tourmenter.


Dans le cas de la recherche de sens, on se raconte une histoire presque opposée : certains événements (une maladie qui me frappe, un échec professionnel, un divorce ou une séparation) dépendent, au moins en partie, de moi, de mes choix, de mes comportements. Leur survenue est comme un message que quelque chose n’allait pas, ce n’est donc ni une incohérence ni une injustice, mais une information. J’aurais peut-être pu, si j’avais été plus lucide ou plus sage, en tenir compte, et modifier ma manière de vivre. Je ne l’ai pas fait, et l’adversité est venue me le rappeler. Elle a donc un sens, et l’accepter peut m’instruire et m’aider pour la suite : il est encore temps d’agir.


C’est Paul Ricœur qui a théorisé le concept d’identité narrative : notre rapport à nous-mêmes est souvent fondé sur un récit, une histoire de notre vie que nous écrivons nous-mêmes, au moins dans notre tête, en mettant en continuité et en cohérence des événements dont les causalités sont multiples, hasardeuses ou inaccessibles. Dans notre identité narrative, dans ce "qui je suis, raconté par moi-même", les adversités bien souvent nous contraignent à faire une place au destin (par une mise en récit cohérente du hasard), et au sens (par une mise en récit cohérente de nos choix et de leurs conséquences). Et cela nous fait du bien. Même les adultes, ces enfants grandis trop vite, ont besoin de se raconter des histoires consolantes…


Beaucoup de croyances religieuses jouent elles aussi un rôle consolateur par rapport aux désolations d’une vie humaine, et bien souvent les études retrouvent ce rôle apaisant de la foi.


Les bénéfices de toutes ces convictions –destin, sens, foi– proviennent peut-être de ce qu’elles apaisent une zone cérébrale qui réagit fortement à l’incertitude ou à l’imprévu, en activant alors des réponses de stress. En laboratoire, faire lire un petit texte philosophique expliquant que l’Univers obéit à des lois et des règles cohérentes, même si elles ne sont pas toujours évidentes à comprendre, amène les volontaires ensuite exposés à des tâches difficiles et à des réponses imprévisibles à moins stresser. On observe le même résultat chez les personnes croyantes, quelle que soit leur religion. La foi et le sens nous apaisent donc, et, de ce fait, nous tirent doucement vers la consolation.


Du bon usage du destin


Si l’on entre un peu plus dans les mécanismes de ce réconfort, on comprend que l’attribution d’un sens possible à une adversité ou une souffrance fait baisser l’intensité des émotions douloureuses et augmente l’adhésion à un récit intérieur satisfaisant et cohérent ("il s’est passé ceci parce que cela"), qui va ensuite nous encourager à continuer la vie et ses efforts. Car il ne suffit pas de croire au destin, il faut y croire d’une certaine manière !


Cela rejoint la vision du fatalisme (du latin fatum, "destin"). Accepter le destin, c’est se résoudre à ce qui est arrivé, mais aussi se battre pour que cela n’arrive plus, après s’être battu pour que cela n’arrive pas. Car il y a un paradoxe dans la formule consolant :  "C’était écrit". Bizarrement, elle semble renvoyer au passé, mais en réalité, elle nous en délivre en nous incitant à tourner notre regard vers le futur et en nous poussant vers l’action plus que vers les regrets. C’est parfois utile face à la maladie : on peut considérer que la pathologie qui nous frappe (ou touche l’un de nos proches) est comme une information, qui signalerait que notre vie n’était pas sur les bons rails, qu’il y avait de la souffrance en nous que nous ne voulions pas voir. La maladie nous ouvrirait ainsi les yeux sur le sens à redonner à notre vie.


Mais la quête de sens peut aussi être dangereuse. À quel point elle est violente pour qui tombe malade et s’entend asséner que "sa maladie a un sens". Séparons les deux domaines : la maladie, le handicap, l’adversité n’ont pas de sens en tant que tels. Ils résultent simplement du hasard, de la malchance, d’erreurs ou de logiques qui souvent nous échappent. Pour autant, il est précieux de remettre du sens, inlassablement, après toute adversité. Il s’agit peut-être d’une illusion, mais aidante et consolante. Et la quête de sens semble un besoin psychologique universel, enraciné dans notre fonctionnement cérébral.


Finalement, la consolation c’est l’introduction d’un peu de douceur et de bonheur dans un esprit submergé par le malheur. Sur le moment, le malheur ne recule pas forcément, mais peu à peu, consolations après consolations, le paysage mental s’éclaircit.


Rien n’est jamais fini, il suffit d’un bonheur pour que tout recommence. Il s’agit simplement d’y croire…


Quelques réflexes utiles


Mais comment consoler ? Comment aller au-delà d’une simple présence bienveillante d’une main tenue, d’une accolade ? Il existe incontestablement un savoir-faire de la consolation, sur lequel les auteurs de l’Antiquité insistaient beaucoup. En voici quelques repères simples :

- Ne pas s’imposer et demander la permission de s’approcher et d’être là.

- Ne pas se sentir obligé de trouver une solution.

- Commencer par écouter, et par aider l’autre à comprendre et à clarifier ce qui lui arrive.

- Exprimer, à mots clairs, son soutien et son affection ; et, à mots mesurés, sa confiance en la vie et en la suite.

- Ne pas généraliser, ni parler de la souffrance des autres, ou de la sienne ; mais seulement de la personne en face de soi et de la peine qu’elle a, à cet instant.

- Ne pas attendre d’obtenir un soulagement immédiat de la peine, et se souvenir que toute consolation a souvent un effet retard.

- Rappeler qu’on sera toujours là pour offrir de son mieux son aide, quelle qu’elle soit.

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